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Les Merlufleaux

ou

La Dictée d'Amboise



Claude d'Esplas

SA TRÈS CATHOLIQUE MAJESTÉ HENRY VIII, 
OU L’ART D’APPRIVOISER LES MÉGÈRES 
de CLAUDE D’ ESPLAS

à Elisabeth Taylor
HIS CATHOLIC MAJESTY : HENRY VIII OR THE ART OF TAMING THE SHREWS

 

             "Car elle n’est pas méchante, mais
             bien une véritable colombe"
             (Shakespeare, La Mégère apprivoisée, Act 2, Scène 1)

             Il était une fois - Charles Perrault le raconte dans ses Contes du Temps (1698) – un tyran sanguinaire qu’on appelait Barbe-bleue ; il partit un jour en voyage laissant à sa nouvelle épouse les clés de son château mais il lui interdit de pénétrer dans une certaine pièce. La curiosité – bien entendu – aidant, elle ouvrit la porte et se trouva en présence des cadavres de toutes les épouses précédentes de Barbe-Bleue …

             Henry VIII, second fils de Henry VII, monta sur le trône le 22 avril 1509, il avait presque dix huit ans. C’était un prince fort bien fait mais qui prit de l’embonpoint avec l’âge. Adroit dans les exercices du corps, braves sans ostentation, d’un naturel franc et ouvert, libéral jusqu’à l’excès, Henry aimait l’étude et en particulier celle de sciences peu prisées des grands princes. Il savait la musique parfaitement (il reste encore des pièces de sa composition) et il était versé dans le domaine de la Philosophie et de la Théologie. Cruel, il faisait cependant preuve d’une présomption qui le rendit souvent dupe des Princes qui eurent maille à partir avec lui.

             Il prit le parti du Saint-Siège : on ne peut être plus zélé qu’il ne le fut au commencement de son règne. Il écrivit même, contre Luther, un livre en Latin, sur les Sept Sacrements ; et cet empressement lui valut le titre de Défenseur de la Foi, que Léon X lui conféra en 1521, par Bulle. D’ailleurs, lorsque l’on fait mention du Livre du Roi, il s’agit, encore aujourd’hui, de l’ouvrage de Henry VIII : Doctrine et Evolution nécessaires pour tout Chrétien (1543). Zélé dans son orthodoxie même, il veilla à bien faire griller les hérétiques. Il prit des Evêques comme conseillers d’Etat, le nec plus ultra étant le Cardinal Wolsey (fils de boucher) qui entretenait une Maison de près de mille personnes et se fit donner, pour son fils naturel, quatre Archidiaconés, un Doyenné, cinq Prébendes et deux cures : prodigalités trouvant écho populaire dans le pamphlet de Simon Fish : La Supplique des Mendiants ( "quelle est celle qui se salirait les mains au travail pour 3 sous par jour alors qu’elle peut en gagner au moins 20 en une heure de temps dans le lit d’un frère, d’un moine ou d’un prêtre ? ") ou bien encore dans le Henry VIII de William Shakespeare, entre autres.

             Je veux vous effrayer
             Plus que ne le fit la clochette sacrée
             Un jour où votre brune donzelle
             Se pâmait sous vos baisers
             Et dans vos bras, lord Cardinal.
             (III, 2)

              Mais Henry ne conserva pas indéfiniment le même enthousiasme pour le Saint-Siège car, n’ayant pas reçu de la Cour de Rome la satisfaction qu’il s’en était promise au sujet de son divorce, il se sépara de cette Eglise, Lui et ses sujets.

             Henry avait, en premier, épousé Catherine d’Aragon, veuve de son frère aîné mais au bout de dix-huit ans de cohabitation qui lui valurent trois descendants (dont deux moururent en bas âge) , il résolut de se séparer de la Reine ? On dit que le Cardinal Wolsey, cherchant une occasion de se venger de Charles V qui lui avait promis de le faire élire pape et lui avait manqué de parole, fit proposer à Henry, par Longland son confesseur, de répudier Catherine, parce que tout le monde s’offusquait de ce mariage qu’on prétendait que le Pape n’avait pas eu le droit de permettre.

            Henry , fatigué d’avoir gardé si longtemps une même épouse, reçut favorablement la proposition de Wolsey. Il s’était entre temps, épris d’Anne Boleyn et il ordonna au Cardinal de demander au pape la dissolution de son mariage avec Catherine d’Aragon. Le pape lui donna d’abord quelques espérances qui ne firent qu’augmenter la passion du roi ; mais le scrupule de rompre un mariage de dix huit ans, béni par trois enfants dont l’un vivait encore, ou , plutôt, la peur d’offenser un Prince aussi redoutable que l’était Charles-Quint, l’emportèrent sur les sentiments que le souverain Pontife avait d’abord manifestés.

            Après avoir flatté, prié, menacé, employé son argent, son crédit et celui de François I, il fallut se rendre à l’évidence : le Pape disait non ! Alors Henry se lassa, envoya Catherine à Kimbolton, l’une des résidences royales – dans le comté d’Huntington – et épousa en secret Anne, la fille de Thomas Bullen, qu’il avait faite marquise de Pembroke l’année précédente et qui fut couronnée le 1er juin 1533.

            Anne Boleyn , de qui il n’eut qu’une fille nommée Elisabeth qui succéda à Marie, eut la tête tranchée le 16 mai 1536, mourant ainsi victime de la jalousie de Henry ; Lord Rochford, frère de la Reine, fut accusé d’avoir commis inceste avec sa sœur et fut décapité avec quatre domestiques de la Reine soupçonnés d’un commerce criminel avec elle. Mais il n’y a pas de preuve convaincante de la solidité de cette accusation et il est à remarquer que les Catholiques et le Cardinal Wolsey mirent leur dévotion à noircir la Reine parce qu’elle favorisait la Réforme.

            Le roi Henry, dès le lendemain, épousa Jeanne Seymour et la fit couronner avec beaucoup de magnificence. Elle mit au monde le prince Edouard (12 octobre 1537) qui devait succéder à son père et dont elle mourut en couches.

Sa quatrième épouse fut Anne de Clèves, sœur du Duc de Clèves. On avait fort vanté à Henry cette Dame comme étant l’une des plus belles personnes de son temps ; mais il en fut si contrarié la première fois qu’il la vit, qu’il ne put jamais se résoudre à l’aimer et qu’il la répudia quelques mois plus tard.

            Catherine Howard, nièce du duc de Norfolk et cousine d’Anne Boleyn , devint sa cinquième épouse. Comme elle était très belle, il en fut très amoureux, mais cela ne dura pas car elle fut accusée d’adultère. Dereham, Mannock et Culpeper reconnurent qu’ils avaient souvent couché avec elle et furent tous trois décapités ; la reine avoua que, avant son mariage, elle s’était abandonnée à plusieurs hommes, mais elle nia, sur son salut, avoir jamais souillé le lit du Roi. Le parlement la condamna à la décapitation et cet arrêt fut exécuté sur Tower-Hill le 12 février 1542.

            Catherine Parr, veuve du Lord Latimer, fut sa sixième femme. Elle avait de la beauté et ses manières aussi agréables qu’engageantes la faisaient aimer de tout le monde. Elle joignait à cela une intelligence vive et élevée ; mais la doctrine de Luther qu’elle avait embrassée faillit lui coûter la vie. Elle échappa à la cruauté de Henry VIII car ses caresses et ses prières le regagnèrent ; il révoqua l’ordre qu’il avait donné de l’arrêter et de faire son procès. Peut-être , cependant, n’aurait-elle pas évité l’exécution si la mort n’avait enlevé Henry quelque temps après. Le roi mourut d’une complication d’humeurs sur un ulcère invétéré qu’il avait à la jambe : c’était le 28 janvier 1547, il avait 56 ans.

             A vrai dire, la célèbre "Demi-douzaine", lorsqu’on la détaille en ses éléments, perd beaucoup de la fascination qu’elle exerce en tant que groupe.

             Anne de Clèves, pendant la plus grande partie de son long séjour en Angleterre, ne fut qu’une tante célibataire de la famille des Tudor. Jeanne Seymour, simple pion sur l’échiquier de la dynastie, se révéla pourtant pion de gambit. Quant au triste destin de Catherine Parr, il ne présente intérêt qu’après la mort de Henry. Même une fin tragique, courageusement affrontée ne saurait surmonter l’aversion spontanée que la postérité voue à la froide et calculatrice Anne Boleyn – connue sous le nom d’Anna Bolena dans l’opéra de Donizetti, personnage tenu assez curieusement en haute estime par les prima donnas légères mais surtout pas par le cardinal Wolsey : C’est une femme qui m’aura perdu pour toujours (Henry VIII, Shakespeare) ; ce qui n’a pas du tout empêché l’Enfer du Vatican de conserver précieusement dans  ses caves une liasse de lettres d’amour de Henry à Anne.

            De ses six épouses, deux seulement forcent  encore la sympathie : Catherine d’Aragon, aussi patiente que digne Qui, telle un joyau est demeurée vingt ans suspendue à son cou, sans perdre de son éclat, elle qui choisissait ses demoiselles d’honneur au critère de leur beauté et à qui elle témoignait l’affection d’une mère, une longanimité qui lui gagna l’entière affection du populaire, affection que l’on dit se perpétuer avec ces Catalina Fidel des enseignes d’auberges, dédiées à celle qui parlait l’anglais mieux que le latin, surtout  lorsqu’elle écrivit – très peu de temps avant sa mort – la fameuse lettre, si pleine de grandeur d’âme , à son indigne Seigneur et Maître.

             Quant à Catherine Howard – eût-elle vécu et à nouveau sombré dans des abîmes de perversité – la manière si effrontément courageuse avec laquelle elle accepta le châtiment dû à sa jeunesse folle, fait qu’elle restera dans l’histoire de l’Angleterre comme le très pitoyable exemple du supplice de la roue de Ste Catherine infligé à un papillon.

             Si faire la cour à une femme constitue pour l’homme la plus passionnante des expériences romantiques et si la musique est toujours l’aliment de l’amour, qui osera  jeter le premier hymne (fut-ce le Veni Creator !) à la tête de Henry VIII, le grand roi Troubadour, lui qui opta pour le camp, croyons-en Shakespeare, de ces "fils de putains aux moyens expéditifs pour renverser les dames : une chanson de France  et un crincrin…"
(Henry VIII, I, 3)

Claude d’Esplas (Les Merlufleaux)
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