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L'UR TRISTAN
MORS du Trouvère
VIDA du Troubadour
by Claude d’Esplas
IMA-Press Moscow 1994
 
English

 

            Avant d’accorder totale admiration aux œuvres des trouvères, encore convient-il de savoir où ceux-ci ont puisé. A la fin du 11e siècle, période des épopées pour la France du nord et ses habitants les “Franceis”, existait déjà dans les Pays d’Oc une poésie lyrique. Guillaume de Poitiers, né en 1071, comte de Poitiers et duc d’Aquitaine, “premier” en date des troubadours connus, nous a laissé les “premiers” vers lyriques rédigés en Europe. Il n’a probablement pas été le premier, il n’a pas inventé d’emblée la poésie lyrique, il a certainement eu des

prédécesseurs, mais la poésie qu’il a signée est importante parce que, dès cette époque, elle a franchi les frontières fictives qui interdisaient l’échange des idées à l’intérieur d’un monde féodal construit plus sur un système de castes et d’alliances entre familles régnantes que sur l’idée de nations fièrement indépendantes ; monde, par ailleurs, soumis aux édits d’une souveraineté politico-idéologique, sinon linguistique : celle de la Cour de Rome.

            La langue d’oc, brillante, dès ses débuts, du Portugal à la Sicile — ses premiers monuments datent du 10e siè-cle — atteint, du temps des troubadours, une apogée extraordinaire avant de connaître une décadence rapide - mais non totale — en dépit des efforts déployés pour la neutraliser (Croisade albigeoise et Statuts de Pamiers édictés en 1213 par Simon de Montfort, rattachement progressif des différentes parties du Pays d’Oc à la Couronne, croisade menée par l’Abbé Grégoire au nom de la Révolution française, etc.) : Dante (Purgatorio - XXVI, 140-7) et Montaigne (“Il y a bien au-dessus de nous, vers les montaignes, un Gascon que je treuve singulièrement beau, sec, bref, signifiant...”, Essais - Livre II, ch. 17) faillirent, eux-mêmes, à l’adopter.

            La langue d’oc, comme toutes les langues romanes, s’est d’abord appelée le roman, c’est-à-dire la langue vulgaire, opposée au latin, langue des envahisseurs et des clercs (Et en romans et en lati, expression employée par Guillaume IX, indiquera cette double appartenance linguistique), puis le provençal, langue de la Provincia romana parlée par les “Provinciales” dont le territoire allait des Alpes à la Narbonnaise.


            Il faudra attendre le 16e siècle pour voir, en Italie, se développer des recherches de caractère scientifique sur les langues et littératures dont celles d’Oc en particulier, puis les travaux (1816-1823) de Raynouard, homme de loi, avocat, député sous la Révolution et ceux de Rochegude (1819), capitaine de vaisseau, qui ont publié des anthologies de textes d’Oc de première valeur, à côté de glossaires et lexiques que compléteront admirablement Honnorat (1860) et Mistral (1880) ou Simin Palay (1932) ; parallèlement aux travaux de l’école allemande de philologie romane qui fit paraître la première édition critique de Mirèio, œuvre qui valut à Frédéric Mistral la reconnaissance de l’Académie de Suède et le Prix Nobel. Il était ainsi prouvé, comme l’avaient pressenti Villemain et Lamartine, que la France était assez riche pour avoir deux littératures (sinon deux traditions lyriques)...

            Négligerions-nous le début de Cligès, œuvre dans laquelle Chrétien de Troyes rappelle au lecteur qu’il a, autrefois, écrit “del roi Marc et d’Iseut la blonde” et l’hypothèse de certains critiques qui avancent que l’original de Tristan a été composé en français ou en latin (mais alors pourquoi pas “et en roman et en latin” ?), les premières références connues concernant l’histoire de Tristan et Iseut — à l’exception possible du Lai du Chevrefoil (la Chièvre ?) de Marie de France qui avait souvent entendu, et même lu, l’histoire

“De Tristram e de la reïne,
De lur amur ki tant fu fine,
Dunt il eurent meinte dolur,” — sont assez curieusement le fait de quelques troubadours de premier rang et des mieux individualisés qui, entre autres, ont nom :

Bernard de Ventadorn :

“Plus trac pena d’amor
De Tristan, l’amador,
Que.n sofri manhta dolor
Per Izeut la blonda”
(Tant ai mo cor ple de joya...)

qui compare, dans une Chanson d’Amour, sa peine à celle de Tristan qui a beaucoup souffert pour Iseut la Blonde ;

 

Ramon de Miraval :

“Non ac la bell’ a cui servi Tristans
(Be m’agrada-l bels tems d’estiu) ;

Miraval ou l’Anonyme de :

“Plus que no fo per s’amia Tristan” ;
(Trop aun chauzit mei hueill en luec onriu)

Peire Cardenal :

“E Tristantz fon de totz los amadors
Lo plus leals e fes mais d’ardimens”
(cobla) ;

Raimbaut d’Aurenga :

“Ab Tristan, que .il det Yseus gen
La bella - non saup als faire -” ;
(No chant per auzel ni per flor...)

poètes auxquels il faut peut-être ajouter Cercamon dans “Ab le Pascour”, troubadour aussi sûrement Gascon que les jarrets du cheval du roi Marc.

            Acceptons, encore, de nous rappeler que le thème de Tristan se caractérise, en premier, par une conception de l’amour qui est celle de l’amour-passion, force éminemment destructrice désagrégeant l’individu de l’ordre social établi et des lois qui régissent cet ordre dans la conception courtoise qui veut que l’amant se livre en entière conscience aux délices du Tendre, sans l’adjuvant de quelque fortifiant à base de plantes.

            Parce que, d’un autre côté, nous avons toutes les raisons de ne pas prendre au pied de la lettre les déclarations de Béroul, Thomas, Gottfried ou autres, arguant de l’unique authenticité de leurs récits respectifs en dissimulant à peine le mépris qu’ils vouent aux contes d’origine douteuse (c’est-à-dire non canonique !), pour comprendre le serment que Béroul met sur les lèvres d’Iseut la Blonde : Je vos pramet par fine amor, à quelles tables de références se reporter sinon à celles des preuves intrinsèques ou témoignages internes, clés de la dominante du discours de l’époque concernant le concept fin’amor, doctrine sentimentale dont les contours paraissent mieux définis que ceux d’amour courtois et qui semble avoir été le dénominateur commun affectif de tous les poètes d’Oc et de leurs continuateurs lyriques au Moyen Age. L’adoration d’un idéal incarné dans une femme ou reporté sur une Dame en résume l’essence.

            Faits et sentiments se confondant souvent dans la terminologie médiévale de l’histoire sociale, beaucoup d’encre a coulé quant à la récurrence et à la persistance dans un même ensemble de poèmes, celui des Troubadours en la circonstance, de mots-clés, de noyaux témoins dont fin’amor et ses particules associatives : amor, amars finamens, bon’amars, amor de lonh, fol’amor, fals’amor constituent les exemples par excellence.

            Appelons-en aux Leys de la Cort d’Amor (Cour d’Amour) de l’époque, c’est-à-dire aux Lois qui régissent le concept amor.

            Qu’est-ce que l’amour selon Béroul ? D’abord et avant tout le contact physique (“acole la ; cent fois la besse”) entre deux corps nus (“totz nus”) serrés l’un contre l’autre (“estroited embrachiez”) selon les lois inéluctables de l’attraction universelle ou en raison de certaines obligations dévolues aux Grands de ce monde : pour le roi Marc qui quitte brusquement la salle du Conseil, les nécessités de gouvernement importent moins que les impératifs de la courtoisie car, s’excuse-t-il, “mandé m’a une pucele”. Certes, l’amour a ses revers dont la débauche et ses redoutables conséquences : les lépreux en présentent la vivante image. Mais il est surtout ce total engagement d’Iseut la Blonde : Je vos pramet par fine amor... qui écarte ou attire les “losengier”, terme qui apparaît huit fois dans le Tristran de Béroul ou, du moins, dans ce que nous en avons à disposition. Expression-clé, bien sûr, que ce vocable d’Oc “lauzengier” qui signifie diffamateur, traître, ennemi de ceux qui s’aiment et que l’on trouve chez bon nombre de troubadours dont Bertran Carbonel, Giraut de Bornelh, Raimbaut d’Aurenga, Bernard Marti, tous experts en une poésie, le trobar clus, chargée de nuances de sens non perceptibles au plus grand nombre. Genre poétique que semblent également pratiquer Thomas, et quelques autres, inconsciemment peut-être, si l’on prend au premier degré les termes “losange” (ms. Turin ) “lousange” (Fin du Poème) et “losange” (Folie de Berne).

            Quant à l’amour selon Thomas, du contact des épidermes aux ultimes faveurs, toute “puterie” ou “druerie” (Fin du Poème) écartées, il se présente pêle-mêle aux points de contrôle obligés : “la baise, l’acole, l’embrace” (ms. Sneyd) ; “déduit, quisse ouvrir” (ms. Turin) ; “pucelage, deduit, cors a cors” (Fin du Poème) ; “baisa, anbrace” (ms. Berne) avant l’audacieux passage de la ligne dans la Folie d’Oxford :

“E vos quissettes m’aüvristes
E m’i laissai chaïr dedenz”.

            Mais c’est, également, “amor de lonh, por m’amor” (ms. Cambridge) ; “fin’amur, amur” (ms. Sneyd) ; “amors, joie d’amor, estrange amor” (ms. Turin) ; “veir amur” (ms. Strasbourg), “amur fine e veraie” (Fin du Poème) ou même cet étonnant mélange :

“En doz baisiers de fine amor
Ou embracez souz covertor” ;

variations verbales finissant par aboutir aux fantaisies phonétiques ou autres jongleries qui transformeront certaines pages de Maître Gottfried en autant d’exercices pour lexicographes blasés : la scène de l’aveu d’amour entre Tristan et Iseut en est la parfaite illustration ; et déboucherait-on sur quelque “ameir ameir de la meir” cela n’étonnerait évidemment personne. La plupart de ces termes de vocabulaire affectif proviennent indubitablement du vieux fonds provençal, échos distincts de ce trobar clus (trouver hermétique) cher aux troubadours gascons de la première génération (qui pourtant “n’ont pas tout dit” comme le souligne justement Guilhem Montanhagol) et que des lignées de chercheurs patentés n’ont cessé d’hypostasier, en soulignant par exemple, et entre autres, le caractère “antimatrimonial” ou “adultère” de l’amour dont ils traitent ! ...

            Sans aller jusqu’à déployer l’éventail des lectures plurielles ouvert par certains chercheurs en quête de solutions qui n’ont jamais été exprimées ouvertement par les auteurs du Moyen Age (cf Recenti Interpretazioni del “Trobar Clus”, Mario Mancini ; Firenze, Leo S. Olschki Editore MCMLXX) et même si l’on admet que la lecture d’un texte est avant tout une aventure que chacun entame pour son propre compte ou collectivement, la légende de Tristan et Iseut, étoile figée ou nébuleuse de sagas, de quelque optique que l’on l’observe, conserve une cohérence de pensée absolument sous-estimée par des érudits uniquement préoccupés de la genèse de l’histoire prise en son contexte médiéval. Identifier les sources n’est pas nécessairement reconnaître le message que l’œuvre apporte ou perpétue en dépit de l’opposition souvent meurtrière des redresseurs de conscience ou des desservants officiels d’un culte qui les dépasse.

            Car l’amour n’est pas une invention du Moyen Age mais bien, peut-être, un phénomène d’ordre “événementiel”, comparable en son essence à divers aspects de la structure de l’atome (ré-aménagement de l’espace et du temps, dissolution de ce que l’on tient généralement pour “solide” en particules subnucléaires flottant dans le “vide”, etc.) ; théorie répudiée, avant d’être embrassée, et au nom du culte Virginal (culte auquel le roi Marc ne devait pas rester insensible !), par des compilateurs d’ouvrages dont le prolixe n’égale que la vacuité et dont le tapage qu’ils mènent autour d’un amour déclaré “adultère”, n’a d’autre vrai but que de donner l’apothéose à une caricature du lumineux concept-clé d’un poète comme Guilhem Montanhagol :

N’Esclarmonda qui etz vos e Na Guia...

alors que la moindre lueur de critique textuelle projetée sur la Koinê d’oc telle que rédigée, calligraphiée et enluminée dans les écritoires des monastères ou dans les maîtrises des Sacrés Collèges, suffirait à montrer que la nature de l’Amors (e d’amor mou castitatz !), plus souvent chanté que positivement vécu par les Poètes des Chansonniers d’Oc, n’a rien de commun avec la christianisation de l’histoire telle que confondue au débit continu de l’“orgasme d’Adam”.

            Caricature avalisée, bien sûr, par les états-majors de “savants” dont la notoire incapacité de traduire la langue dont ils dissertent, les autorise, néanmoins, à présider au défilé de légions de “thésards” derrière quelque Thésière-mascotte ; carica-ture si fidèlement décalquée d’ouvrage en ouvrage qu’elle en devient dogme sacramental pour ces agrégés au Tout Alphabet académique concélébrant leurs vespéries à la gloire de quelque obscure Mariolâtrie — L’Université de Paris présenta requête contre Jeanne d’Arc, constate Voltaire —, pour ces inconditionnels mainteneurs de l’Edit de Châteaubriant qui, sans autre forme de procès, ratifiait pour le passé comme pour l’avenir, le jugement de la Faculté de Théologie à l’encontre de la littérature hérétique ; donc, au temps présent, le jugement d’une Sorbonne dont l’Inquisition Mitrée récite toujours le chapelet des litanies sacramentelles (Souvenez-vous qu’on a soutenu des thèses contre la circulation du sang. Songez à Galilée, et consolez-vous, fait observer Voltaire au géomètre Pierre-Louis Moreau de Maupertuis qui lui avait découvert le vierge Neuton et sa loi sur la gravitation) ; caricature amenant ces Docteurs révisionnistes à ne diagnostiquer dans ce qu’il est convenu d’appeler l’amour courtois — ne sera-ce point là le fin du fin en manière de fin’amor ? — que la déviationniste expression de l’ho-mosexualité latente de troubadours misogynes, découverte ayant, somme toute, l’avantage d’expliquer tant la renaissance du Gai Saber (la Gaie Science) que la sopranisation des castrats de la Chapelle Sixtine, tout en comblant le vide qui, jusques ici, séparait les musicologues des pseudo “analystes” de l’ancienne langue d’Oc : se non è vero, è molto ben trovato ! comme disait Giordano Bruno, arrêté par l’Inquisition et condamné au bûcher au bout de sept ans de procédure.

            A l’Index philologique de notre thèse :
La “Cansos” de Gasto Febus à Frédéric Mistral, “Koinê lyrique” ou “Voix d’un Peuple ? ”, cobla ; et so : Las Cansos del Païs de Fouïch et Mirèio, l’Opéra de Gounod (Prix de Rome) dans le parler Provençal de Frédéric Mistral (Prix Nobel), et au chapitre des Preuves, on trouvera une liste nominative de ces ‘Docteurs’ ès Fol’Amor et ‘Jongleurs’ de Notre-Dame — ‘tous gens honorables’, n’en déplaise aux déclarations officielles portant délibérément atteinte à l’honneur, contresignées soient-elles par l’‘honorable’ Conseil d’Etat (déBoutez-le !) — accompagnant le texte : A propos d’une thèse d’Etat, rapport où sont analysées les raisons scientifiques qui ont provoqué la désintégration de l’Institut d’Etudes Provençales et Roumaines (Paris-Sorbonne) au profit d’on ne sait quelle gnose d’Orléans ou d’ailleurs (rapport dûment initialé par un Président de la Société Mathématique de France, Directeur de recherches au CNRS, et, qui plus est, le disciple choisi d’Albert Einstein, lauréat du Prix Nobel de Physique Théorique) ; autrement dit, une liste des Marchands du Temple de la chose romane, facsimilateurs de la losange recelée dans le manuscrit 4030 de l’impeccable Bibliothèque vaticane, qui en sont toujours à exalter au bout de sept siècles de fol’erransa ou (préférerait-on le patois de la Somme ?) de douchereux errements — cantiques soient-ils ! — hors des sentiers abrupts de la pensée et des chants de la résistance d’oc — “quantiques d’étrangeté” fussent-ils ! — les mérites d’une forme qui, en franc Wallon, “n’exprime rien”.


            Est-ce là dire l’ultime cotation synonyme de la zéroïsante équation exprimant l’entité d’“énergie négative” qui restreint la vitesse (sept lieues/seconde quant à la révolution de la terre autour du soleil, selon les calculs non officiels de l’astrologue Frocin) imposée par le théoricien des quanta Albert Einstein (dans son “Message à l’occasion du Centenaire de Newton”, 26 mars 1927 : “Puisse l’esprit de la méthode newtonienne nous aider à retrouver l’accord entre la réalité physique et la caractéristique essentielle de l’enseignement de Newton — le strict rapport de cause à effet”) et par les Membres de la Société Américaine du Vide à fins de ne pas déclencher la réplique du “big bang” et, partant, la naissance d’un nouvel univers dans lequel cette sacro-sainte loi de causalité se verrait, automatiquement, remise en cause ? Si oui, ce “rien” serait alors d’une intense clarté. Aussi intense que le champ de gravitation de relative vérité évangélique qui valut aux tenants de la fola crezensa (folle croyance) — l’idiotisme est attesté par l’auteur bien pensant de la première partie de la Cansos de la Croisade Albigeoise, maestre Guilhelms, clerc et géomancien précoce sorti de Tudela, en Navarre — d’expérimenter les premiers bûchers crématoires de l’Europe monothéiste civilisée, tout en chantant, du Pays de l’Amour de Loin (Longinquum Regnum ou amor de Lonh ?) à nos Proches Montagnes (Aquelhos Mountanhos) et ce, en les accents de choix retenus par Béroul :

“la plus bele
qui soit de ci jusq’en Tudele”.


 

   



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